Psilocybine et neuropathies liées à la chimiothérapie
On m’a envoyé une étude super interressante récemment, il s’agit d’un papier publié en 2026 dans Science (1): des chercheurs ont observé qu’une faible exposition à la psilocybine avant une chimiothérapie permettait de prévenir durablement la neuropathie périphérique induite par plusieurs chimiothérapies, notamment les taxanes et les dérivés du platine. Il fallait absolument que je creuse cette étude pour vous en parler. Ici le résultat est particulièrement intéressant parce que les chercheurs ne se sont pas seulement intéressés aux symptômes: ils ont étudié le fonctionnement des neurones et notamment le transport des mitochondries dans les axones, qui semble jouer un rôle central dans la protection observée !
Par contre, la question que cette étude me pose (et je suis désolée d’en remettre une couche mais mon âme militante et sensible n’en démord pas) : pourquoi avons-nous encore besoin de passer par l’animal lorsqu’une molécule possède déjà un historique de recherche clinique chez l’humain ? Dans cet article, il s’agit d’une recherche préclinique : les résultats préventifs ont été obtenus dans des modèles expérimentaux, notamment animaux, complétés par des travaux cellulaires et l’étude de tissus humains. Cette étude me pose donc une difficulté particulière : je suis aujourd’hui opposée à l’utilisation des animaux dans la recherche scientifique. Je ne peux donc pas présenter ces expériences comme allant de soi, ni faire disparaître cette dimension derrière l’intérêt des résultats. J’ai décidé néanmoins de vous en parler car elle combine plusieurs niveaux d’expérimentation, et que je souhaite mettre en lumière les résultats sur les neurones et les tissus humains. Voici les trois niveaux d’analyse qui y sont présentés :
- Modèles animaux : des souris ont reçu de la psilocybine avant des chimiothérapies neurotoxiques, notamment des chimiothérapies à base de platine et de taxanes. Ils ont évalué notamment l’hypersensibilité douloureuse, la sensibilité tactile et les fibres nerveuses. L’effet protecteur a été observé jusqu’à 6 cycles de chimiothérapie, avec un suivi allant jusqu’à 8 mois.
- Expériences cellulaires : ils ont également travaillé sur des cellules, notamment des neurones sensoriels humains issus de tissus de donneurs, afin d’étudier les mécanismes mitochondriaux.
- Tissus humains : ils ont aussi analysé des biopsies cutanées humaines pour rechercher notamment l’expression du récepteur 5-HT2A et des marqueurs liés aux mitochondries et à l’intégrité neuronale.
Du coup devant le bénéfice-risque initial, pourquoi continuer de passer par l’animal ? La souris a-t-elle l’habitude de recevoir des chimiothérapies et de devoir traiter ses neuropathies dans son quotidien ? La psilocybine a déjà été administrée à des êtres humains dans des essais cliniques (2), y compris chez des personnes atteintes de cancer et des données humaines existent déjà sur sa tolérance et sa sécurité dans des contextes oncologiques, même si elles ne concernent évidemment pas cette indication précise. Cela justifie largement le fait de se passer de tests sur les animaux. La bonne nouvelle de surcroit : la question est maintenant suffisamment mûre pour qu’un essai clinique de phase II soit lancé directement chez des patients.
Bon, après cette mise en bouche qui pose le cadre, penchons-nous sur l’étude…
Les résultats de l’étude sur la psilocybine pour les neuropathies
La neuropathie périphérique induite par la chimiothérapie (NPI-C) est une toxicité invalidante, souvent irréversible, qui touche des millions de patients, limite le recours à des traitements anticancéreux potentiellement salvateurs et ne dispose actuellement d’aucun traitement dont l’efficacité soit démontrée. Je vous avais d’ailleurs proposé un article sur les solutions naturelles d’accompagnement des neuropathies pendant les traitements, car c’est un des effets secondaires que j’ai le plus souvent en consultation. Dans mon article et ma vidéo, je vous parlais déjà de psilocybine car plusieurs études sur la douleur ont été menées avec des microdoses (bibliographie à l’appui).
Dans cette étude ici (1), les chercheurs montrent que deux doses seulement de psilocybine administrées avant la chimiothérapie suffisent à prévenir durablement l’apparition de la neuropathie dans différents modèles utilisant des chimiothérapies à base de platine ou de taxanes, y compris lors de cycles répétés de chimiothérapie, et cela, sans diminuer l’efficacité antitumorale. Au niveau périphérique, la psilocybine a permis de préserver la sensibilité tactile ainsi que les terminaisons des fibres nerveuses intraépidermiques, en maintenant le transport et la distribution des mitochondries au sein des axones. Cet effet semble passer par la voie TrkB-Akt-PAK5-MAP2-KIF5B ainsi que par la remobilisation des mitochondries ancrées par la syntaphiline.
Au niveau central, elle a permis de normaliser l’activité synaptique du cortex préfrontal médian, ainsi que la puissance des ondes alpha et bêta mesurées par électroencéphalographie (EEG). Cette stabilisation de l’équilibre énergétique des axones périphériques positionne la psilocybine comme un agent prophylactique d’une nouvelle classe contre la NPI-C, tout en permettant de préserver les fonctions neuronales centrales.
Les auteurs concluent : compte tenu du profil de sécurité de la psilocybine déjà établi, ces résultats justifient une évaluation clinique de cette stratégie visant à prévenir les neuropathies chimio-induites !
Psilocybine et neurones
Dans ce papier, les chercheurs ont mis en avant que la psilocybine semblait préserver le fonctionnement mitochondrial des neurones. L’idée centrale est qu’elle semble empêcher la chimiothérapie de couper l’approvisionnement énergétique des extrémités des axones. Alors d’abord : pourquoi la chimiothérapie abîme-t-elle l’axone ? Un neurone sensoriel possède un corps cellulaire, mais son axone peut être extrêmement long. Il doit donc acheminer des ressources sur de grandes distances. Les mitochondries sont essentielles ici : elles produisent l’ATP, donc l’énergie nécessaire au fonctionnement et à la survie de l’axone.
On peut imaginer l’axone comme une très longue ligne ferroviaire : corps du neurone →→→→→ extrémité nerveuse. Les mitochondries sont les « centrales électriques » qui doivent être distribuées tout au long de cette ligne. Or, dans les modèles étudiés, la chimiothérapie perturbe le transport des mitochondries dans l’axone. Elles se déplacent moins bien et certaines restent anormalement « immobilisées ». Résultat : les extrémités distales de l’axone, notamment celles qui innervent la peau, se retrouvent avec moins de ressources énergétiques.
C’est particulièrement intéressant parce que cela donne une explication possible à la vulnérabilité des terminaisons nerveuses périphériques dans la neuropathie liée à la chimiothérapie. La psilocybine est transformée dans l’organisme en psilocine, qui agit notamment sur le récepteur sérotoninergique 5-HT2A. L’étude montre quelque chose d’assez remarquable : l’activation de ce récepteur sur les neurones sensoriels périphériques semble déclencher une cascade de signalisation qui aboutit à la préservation du transport mitochondrial.
Le schéma simplifié est : psilocybine → psilocine → 5-HT2A → TrkB → Akt → PAK5 → MAP2/KIF5B → transport mitochondrial → énergie axonale préservée
C’est cette cascade TrkB-Akt-PAK5-MAP2-KIF5B que les chercheurs proposent comme mécanisme central. TrkB est un récepteur de facteurs neurotrophiques, notamment du BDNF. Il participe normalement à la survie neuronale, à la plasticité et au maintien des neurones. La chimiothérapie perturbe cette signalisation, le système se dérègle : davantage de mitochondries deviennent anormalement immobilisées et le transport vers les régions distales est perturbé. Et donc la psilocybine semble réactiver cette voie de signalisation : elle aide à remettre en mouvement et à redistribuer correctement les mitochondries dans l’axone.
Et pourquoi cela protège-t-il contre la neuropathie ?
Les extrémités des axones sont particulièrement dépendantes d’un apport énergétique continu. Lorsque le transport des mitochondries est perturbé, elles atteignent moins efficacement les régions distales de l’axone, ce qui réduit localement la disponibilité en ATP, indispensable au fonctionnement et au maintien des neurones. Ce déficit énergétique peut alors favoriser un stress et une dysfonction axonale, puis la dégénérescence progressive des terminaisons nerveuses. À terme, cela peut se traduire par une diminution des fibres nerveuses intraépidermiques et par l’apparition de troubles sensitifs caractéristiques de la neuropathie périphérique induite par la chimiothérapie : engourdissements, fourmillements, diminution de la sensibilité ou douleurs neuropathiques.
La psilocybine semble intervenir avant que cette cascade ne devienne irréversible, en maintenant l’équilibre énergétique de l’axone. Les chercheurs ont observé une préservation des terminaisons des fibres nerveuses intraépidermiques et de la sensibilité tactile dans leurs modèles. Ils ont utilisé un agoniste du 5-HT2A non hallucinogène et celui-ci reproduisait l’effet neuroprotecteur. Autrement dit, l’effet protecteur observé ne semble pas nécessairement dépendre de l’expérience psychédélique elle-même. Le signal 5-HT2A pourrait être exploité séparément pour obtenir une neuroprotection sans nécessairement provoquer les effets psychédéliques de la psilocybine.
C’est potentiellement encore plus intéressant pharmacologiquement que la psilocybine elle-même.
Des données humaines sur la psilocybine : neuroplasticité, neuro-inflammation et neuroprotection
L’étude ne repose pas uniquement sur les souris. Les chercheurs ont également travaillé sur des neurones sensoriels humains dérivés de cellules souches, ainsi que sur des nerfs périphériques humains fraîchement prélevés et des biopsies cutanées humaines. Ils rapportent que le réseau 5-HT2A/transport mitochondrial observé est également présent dans les tissus humains et que la psilocybine y préserve le transport mitochondrial.
Et ce n’est pas la seule étude à avoir fait des tests sur des neurones humains. J’ai également trouvé une étude sur la neuroplasticité (5) où les chercheurs ont utilisé des neurones corticaux humains dérivés de cellules souches pluripotentes induites (iPSC), qu’ils ont exposés à la psilocine. Ils ont pu observer une augmentation de l’expression du BDNF, ainsi que l’activation de plusieurs programmes génétiques associés à la plasticité neuronale. La psilocine entraînait également une augmentation de la complexité des neurones et de certaines protéines impliquées dans les connexions synaptiques, ainsi qu’une augmentation de l’activité des réseaux neuronaux. Ces effets semblaient dépendre de l’activation du récepteur sérotoninergique 5-HT2A, ce qui renforce l’hypothèse selon laquelle la psilocybine pourrait agir directement sur certains mécanismes impliqués dans la plasticité et le fonctionnement des neurones humains.
Il existe également un travail (6) sur la psilocine et les cellules microgliales, donc sur un autre mécanisme potentiellement neuroprotecteur. Dans des cellules de type microglial, la psilocine a notamment diminué la production de ROS et de NO, ainsi que certaines fonctions microgliales. Là encore, c’est in vitro, mais cela complète assez bien le mécanisme mitochondrial : la neuroprotection potentielle de la psilocybine pourrait ne pas seulement concerner la plasticité et le transport mitochondrial, mais également certains aspects de la neuroinflammation et du stress oxydatif.
Une autre étude publiée dans Nature Communications (7) a étudié 28 personnes n’ayant jamais pris de psychédélique avant et après une dose de 25 mg de psilocybine, avec EEG et IRM. Les chercheurs ont observé des modifications de la dynamique fonctionnelle cérébrale et certaines modifications détectables jusqu’à un mois après la prise. Elle montre que la psilocybine peut induire des modifications fonctionnelles et structurelles mesurables chez l’humain.
Il existe également une étude sur les souris et l’usage de psilocybine en cas de traumatismes crâniens. Cela inclut certainement le fait d’avoir martyrisé ces pauvres animaux, au point de leur provoquer un trauma crânien. Je n’ai donc pas souhaité l’exploiter dans mon article. Je me suis longtemps appuyée sur les études animales pour comprendre certains mécanismes biologiques, encore une fois ici je ne souhaite plus le faire = je ne veux plus contribuer à normaliser l’idée selon laquelle l’expérimentation animale constitue nécessairement l’étape obligée avant de pouvoir envisager une recherche chez l’humain (sous entendu: il faut aller cogner des souris pour tester des molécules !).
Pour aller plus loin sur la psilocybine dans la médecine et le soin
Et si tout cela vous intéresse, je vous renvoie vers deux chercheurs que j’affectionne beaucoup :
1- Zoé Dubus, Docteure en histoire contemporaine, qui travaille actuellement à documenter l’histoire des essais cliniques impliquant les psychédéliques dans le traitement des addictions et la prise en charge psychiatrique en France et dans les pays anglo-américains. Je la cite:
“De manière plus générale, mon travail traite des transformations des pratiques médicales ainsi que des politiques de santé en lien avec l’utilisation de psychotropes, du XIXe siècle à nos jours et particulièrement en France. Je m’attache à comprendre les relations qu’entretiennent les médecins avec les produits modifiant la conscience et la sensibilité, conçus alternativement comme des médicaments innovants ou comme des toxiques, notamment le LSD, la morphine et la cocaïne.”
Zoé Dubus est membre de la Société psychédélique française, société savante de médiation culturelle et scientifique autour des psychédéliques et s’apprête à co-publier l’ouvrage suivant : Le Grand Livre de la Renaissance Psychédélique (8).
2 – David Dupuis, Docteur en anthropologie et auteur de : L’épreuve de l’invisible: Carnets d’anthropologie psychédélique (9). Un ouvrage que j’ai dévoré et que je vous recommande chaudement ! Des récits qui permettent de remettre certaines substances au cœur des thérapeutiques.
Pour preuve également de l’intérêt des psychédéliques en soins de support en médecine: l’essai clinique sur les effets du LSD chez les patients en soins palliatifs, lancé en 2025 en Suisse par une collaboration entre l’Hôpital universitaire de Bâle, l’Hôpital universitaire de Zurich, l’Hôpital d’Uster et les Hôpitaux universitaires de Genève. Cet essai clinique examine si le LSD peut aider à soulager l’anxiété, les symptômes dépressifs, la douleur et à améliorer la qualité de vie des personnes souffrant d’une maladie potentiellement mortelle.
Le LSD n’est pas autorisé en Suisse plus qu’en France, mais il peut être utilisé avec des autorisations individuelles exceptionnelles dans un environnement médical contrôlé.
Devant l’urgence d’une recherche de soulagement pour les patients en traitements oncologiques, je vous le demande : à quand les essais cliniques de grande ampleur avec la psilocybine pour les neuropathies ?
Pour rappel : je ne suis ni médecin, ni pharmacienne. Un conseil en herboristerie ou naturopathie ne remplacera jamais un avis médical. Ne suivez jamais les conseils d’un praticien vous recommandant d’arrêter vos traitements.
Vous pouvez télécharger mon PDF gratuit sur l’accompagnement en cancérologie ici.
Mon programme en ligne « Cancer. Au-delà des traitements : se construire » est disponible ici.
Références Psilocybine, cancer et neuropathies
(1) Heles M, Pasvolsky L, Sathishkumar H, Naara S, Vu Y, Stewart CL, Xie T, Gleber-Netto FO, McCarthy W, Yaniv D, Kamal SS, Elahi H, Zhu P, Uhelski ML, Chatwin J, Lara A, Stolley DL, Migden MR, Lee ZH, Thevasagayampillai S, Gunaratne PH, Ait-Ahmad K, Kuykendall MJ, Eksi SE, Cohen L, Borniger JC, Gottlieb E, Jones GH, Dougherty PM, Amit M. Psilocybin prevents chemotherapy-induced peripheral neuropathy through mitochondrial trafficking preservation. Science. 2026 Sep 3;393(6815):eaec6116. doi: 10.1126/science.aec6116. Epub 2026 Sep 3. PMID: 42691184.
(2) Back AL, McGregor BA, Thorn LL, et al. Group Retreat Psilocybin Therapy for People with Metastatic Cancer with Symptoms of Anxiety and Depression: Safety and Efficacy Outcomes of a Phase 1/2 Study. Psychedelic Medicine. 2026;4(3):209-221. doi:1177/28314425251413856
(3) Lyes M, Yang KH, Castellanos J, Furnish T. Microdosing psilocybin for chronic pain: a case series. 2023 Apr 1;164(4):698-702. doi: 10.1097/j.pain.0000000000002778. Epub 2022 Sep 5. PMID: 36066961.
(4) Biancardi, Vittorio. « La recherche sur les microdoses de substances psychédéliques : James Fadiman, Sophie Korbe et les “micro-doses” ». Chimères, 2017/1 N° 91, 2017. p.139-148. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-chimeres-2017-1-page-139?lang=fr.
(5) Schmidt M, Hoffrichter A, Davoudi M, Horschitz S, Lau T, Meinhardt MW, Spanagel R, Ladewig J, Köhr G, Koch P. Psilocin fosters neuroplasticity in iPSC-derived human cortical neurons. Elife. 2026 Mar 27;14:RP104006. doi: 10.7554/eLife.104006. PMID: 41891829; PMCID: PMC13030890.
(6) Wiens KR, Brooks NAH, Riar I, Greuel BK, Lindhout IA, Klegeris A. Psilocin, the Psychoactive Metabolite of Psilocybin, Modulates Select Neuroimmune Functions of Microglial Cells in a 5-HT2 Receptor-Dependent Manner. Molecules. 2024 Oct 28;29(21):5084. doi: 10.3390/molecules29215084. PMID: 39519725; PMCID: PMC11547910.
(7) Lyons, T., Spriggs, M., Kerkelä, L. et al. Human brain changes after first psilocybin use. Nat Commun 17, 3977 (2026). https://doi.org/10.1038/s41467-026-71962-3
(8) Michael Koslowski (Dr.), Zoé Dubus (Dr.), Vincent Verroust (Dr.), Le Grand Livre de la Renaissance psychédélique. Sciences humaines – Recherches biomédicales – Nouveaux paradigmes thérapeutiques, à paraitre le 18 novembre 2026, Editions Dunot.
(9) Dupuis David (Dr), L’épreuve de l’invisible: Carnets d’anthropologie psychédélique, Editions du Seuil